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Matron Pacon, Pacon Macron
Patron Macron, merci Macron
Macron Patron, merci Patron
merci Patron, merci Macron !


(Anton Shaw, SD170425 (inspiré par l'actualité terrienne))

Log 125


 La route s’enfonce à l’infini entre deux tranches de campagne. Les traces de freinage sont noires, nettes, précises. Elles zigzaguent comme si le chauffeur avait tenté d’éviter une succession d’obstacles bien alignés puis elles cessent brusquement. On dirait que la voiture s’est envolée. Je lève les yeux au ciel tout en continuant ma route et je ne vois rien, bien sûr.
 J’essaie d’imaginer ce qui a pu se produire. J'en arrive vite au freinage mal maîtrisé, suivi de peu par une collision frontale avec un autre véhicule, les épaves enlevées par une dépanneuse, le mari mort, les enfants inconscients, l’épouse survivante assise sur le bas-côté, en état de choc, accompagnée d’un gendarme bienveillant qui sera descendu de sa moto pour lui tenir la main.
 Qui a dit que si on écarte toutes les explications improbables, ce qui reste doit être la vérité ?
 A moins que le passé ne soit une légende. Le monde vient de commencer et nous sommes neufs, à peine nés mais déjà pourvus de mémoires complètes et concordantes. Nous renaissons ainsi à chaque minute et il n’y a que le présent qui soit réel. Nous sommes le produit d'ondes de probabilités s'effondrant pour créer cette minute d’existence. Nous surgissons du néant, y retournons avec la même conviction, certains d’un passé composé qui n’est qu’une fiction.
 Dans cette optique, un écrivain au travail est donc une fiction créatrice. Il a froid, faim, mal au dos et pourtant, tout cela est tout aussi irréel que les idées qu’il a en tête et qui s’impriment sur sa page.
  Fort de cette hypothèse invraisemblable, je décide de m’arrêter à la première occasion pour un café. Le café a la valeur symbolique d’une borne kilométrique, il ponctue la vie aussi bien que les petits traits blancs ponctuent la route. J’en parlerai.

 Un autre présent se profile, dans lequel je suis assis au comptoir d’un PMU. Je feuillette le journal froissé et découvre les même nouvelles que tous les jours modifiées d’un iota, d’un mouvement, d’une évolution à peine perceptible, comme l’avancée de l’aiguille des minutes à ma montre. Cette journée est une variante de toutes les journées, elles s’étagent dans une commode infinie et je n’arrive toujours pas à savoir si le lendemain surmonte la veille dans un élan vers le ciel, ou s'il lui est inférieur, dans une descente interminable vers un piétement qui semble toujours s’éloigner en un horizon des évènements à l’échelle humaine.
 Mais cette montre me rappelle à l’ordre, j’ai un futur antérieur vers lequel je tends, il faut m'y rendre et si le voyage compte plus que la destination, je dois admettre que j’en ai une et que j’ai même un horaire à respecter.

 Dans un nouveau présent, je suis arrivé. Je suis au chevet de quelqu’un. Peu importe qui, à ce stade, car la personne n’est plus. Moi si, encore, et ça fait une grosse différence entre nous. Pour ainsi dire, j’erre entre mes étagères, ou mes tiroirs, et j’y rencontre un être vivant de moins, un corps inanimé de plus. Tout ça est bien triste et me rappelle ce mari qui est mort sur la route. Quand cela s’est-il produit? Les traces de pneus ne sont pas datées. Ce passé en devient immédiat, presque présent. Pire, ces traces sont dans mon avenir, je les verrai à nouveau sur le chemin du retour.

 Entre un mari mort sur la route et un parent mort dans son lit, nous ne sommes pas grand chose, à peine le contenu d’une parenthèse, ou d’une ellipse.

 Je me renfonce dans ma chaise, je veille, j’écris.


 (Anton Shaw, SD170207)

Log 124


 Sous ma maison se trouve un escalier qui descend longtemps. Les parois sont humides, en pierres taillées. De la mousse a poussé dans les interstices, malgré l’obscurité.
 Tout en bas, un court tunnel permet d’accéder à un lieu étrange. Un appartement, je dirais. Assez vétuste mais de bonne taille. Plus on s’y enfonce, plus on découvre une vie intime bien réelle : des meubles, des rideaux, des effets personnels. Un vieux journal traîne sur la table de la cuisine, un châle sur le dossier d’un fauteuil du salon, des sous-vêtements sur le sol du couloir. Tout ça n’est pas très propre mais c’est vivant. L’armoire de la chambre est pleine. La moquette est tachée mais encore agréable, d’un vert jauni par le temps. Tout est jauni par le temps, ou par l’ambiance lumineuse, peut-être.
 Les fenêtres sont claires, luminescentes, opaques. Elles ne s’ouvrent pas, elles donnent une lumière qui fait penser à celle du jour, ou au crépuscule. On ne peut rien voir au travers, pas même des ombres chinoises.
 Cet endroit vous fait frissonner d’une sorte d’horreur, n’est-ce pas ? Eh bien c’est là le plus étrange : moi pas. Pas quand je m’y trouve. En effet, plus on descend l’escalier, plus on se sent investi d’une allégresse, comme si on montait au paradis. Et plus on pénètre l’appartement, plus cette légère allégresse devient une joie pure et sans tâche. On ne veut plus jamais repartir, c’est certain. Car plus longtemps on reste, mieux on se sent.
 Alors la crasse, l’usure du temps, le style désuet de la décoration, même l’ambiance confinée, prennent une coloration acidulée, accueillante, intemporelle. Comme l’air d’une vérité dernière. On se sent merveilleusement bien. On est de plus en plus reposé, dynamique, optimiste. Et si je dis « on », c’est bien que je ne suis pas le seul à ressentir tout cela. Il y a Sonja, qui est en bas en ce moment même, qui semble désormais incapable de s’extraire de cette sorte de serre souterraine et voluptueuse.
 Je vais y replonger, tout à l’heure. Je sais je sais, ce n’est pas naturel. Maintenant que je suis ici, je sais bien que ce n’est pas bon, qu’il ne faut pas. Mais elle est là-bas n’est-ce pas ? Il me faut aller la chercher et peut-être, avec de la chance, la sauver.
 Et puis je n’ai pas tout vu. Tout au fond de ce logement, dans l’arrière-cuisine, une porte ouvre sur un jardin. Je l’ai ouverte déjà et j’ai fait quelques pas. Il y a là un ciel, un soleil, une allée et du gazon. Un coin potager et ce jardin, caché derrière une haie. La lumière est si douce, si apaisante en cet endroit. Il me faut l’explorer, sentir plus encore ce bonheur qui nous envahit, qui nous infuse. La source en est là, je le sens. Juste un peu plus loin, derrière la haie, parmi les hautes herbes jamais taillées, les massifs de fleurs odorantes et les arbres gigantesques. 

 Oui je sais, je comprends bien votre réserve. Mais ne sentez-vous pas ce frémissement dans l'air, cet appel lointain, ce parfum d'humus? Ne sentez-vous pas cette joyeuse énergie? Allons, je vous laisse.


 (Anton Shaw, Journal, SD170206)

Log 123


 Le noir et les étoiles. Les étoiles par millier, scintillantes, froides, tentantes. Le noir enveloppe tout, remplace tout, créé tout. Les étoiles l’habitent, le peuplent, l’habillent, le couronnent comme d’un diadème.
 Mon esprit erre dans ce décor divin. Je voyage dans le vide, entre les blocs de glace qu’on nomme des comètes. Je vais au travers de tempêtes stellaires vers cet amas de soleils, ce point blanc, cette fournaise destinée à m’engloutir. Une super-nova, une naine blanche, une nébuleuse croisent ma route.
 Un système solaire tout simple poursuit sa course aveugle dans l’infini. Son mouvement en spirale m’évoque des brins d’ADN. L’ordre et la symétrie de l’ensemble de la création.

 Ma vision fait un violent retour arrière. Je vois des branches d’arbre dans la périphérie, je tourne la tête. Je suis allongé dans l’herbe, il fait nuit, la lune est un croissant doré et la vie animale m’entoure. Je ne suis pas dans l’espace mais sur un marchepied.

 Si près, si près,
 Et si loin.

 Je me relève. Je fais quelques pas. Je suis cet autre, celui qui reste, celui qui vit à ras de terre. Je suis l’humus, la sève, le sel. Je suis humide, imbibé de rosée. J’ai froid, je suis un radiateur, je sème ma chaleur à tous les vents. Il ne me reste plus qu’à rentrer, retrouver mon vaisseau du temps, redécoller vers l’avenir immédiat.

 Ma maison, mon lit, demain.

 Alors, l’univers ne sera plus noir et infini mais à nouveau bleu et lisse. La chappe de ma réalité se sera refermée sur le monde et je pourrai glisser, glisser, en douceur, vers cet amas blanc, ce centre de la galaxie qui renferme tout et qui ouvre sur tout : l’amour.

 Je ne suis pas triste.


 (Anton Shaw, journal, SD170205)

Log 122




La paix chien,
aboyer ne changera rien à ton destin.
Tu dois courir, tu dois marcher,
aller du point A au point B,
te lever et puis tomber
pour que le chemin ainsi tracé
guide le prochain de ta lignée.
De naissance en décès
vous vous succédez
et tu n'es qu'un maillon, chien,
de cette chaine sans fin.

Tu es tout à ta joie,
petit chien,
petit rien,
et tu aboies,
sans résultat.

Triste chien,
Pauvre chien,
tu n'es qu'un maillon
de cette chaine sans fin.

Ignoble chien,
malheureux chien,
simple maillon
de cette chaine de rien ...

Tu ne comprends rien à rien, le chien,
mais peu importe, c'est bientôt la fin ...

Alors aboie.
A la lune,
à la vie,
à la mort.
Aboie,
parce que c'est ta fin.


(Anton Shaw, journal, SD160530)

Log 121



 Il ne réalisait pas qu’il n’était qu’une personne imbriquée dans une personne imbriquée dans une personne – à l’infini. Il ne savait pas qu’il n’était rien, qu’une simple étape dans une course sans but.
 C’est alors que la cloche sonna. Aujourd’hui encore, elle résonne à ses oreilles, sans fin, sans merci, sans raison. Il a perdu la raison en prenant conscience de sa non-existence, de sa non-consistance, de sa transparence.
 Maintenant, les reflets de son esprit brisé regardent tous dans la même direction et ils cherchent à fuir. Ce faisant ils se scindent, croissent, se multiplient puis se télescopent en une vertigineuse perspective. Réduit à être seul dans sa multitude, il s’effondre en son centre et ainsi se fracture, se fractionne et se kaléidoscope.
 Et quand l’angoisse le pousse à l’introspection, chaque parcelle qu’il voit se débattre est à tout jamais différente de lui car voilà le pire : il change et elles changent, deviennent étrangères, deviennent autres. Ainsi meurt-il à lui-même tout en devenant éternel.
 Et en quelques lettres, une énigme flotte dans le vide sidéral qui sépare ses avatars : ANTON ITON TONI TINO NOTI. Quel rapport ?
 Quel rapport entre l’esprit et les lettres ? Entre l’image et les mots ? Entre l’émotion et l’idée ? Entre celui-ci et celui-là ? Entre Noti et Anton ? 
 Entre chien et loup, Noti s’endort, Anton s'éveille.


 (Anton Shaw, journal, SD160423)

Log 120


 Anton est comme ces personnages de films américains : sous sa maison, il y a une grande cave dans laquelle il bricole. Dans les films d’horreur, c’est glauque, ne détaillons pas. Dans les films de science fiction, c’est technique et Anton est plutôt dans ce registre-là. Récapitulons : dans l’entrée, une petite porte sous l’escalier. La porte ouvre sur un autre escalier qui descend, classique. En bas, un grand espace sur toute la surface de sa maison. Le lieu est séparé en deux, une pièce à part étant supposée servir de buanderie. Anton a remplacé la partie supérieure de la cloison par une paroi vitrée, ç'est plus cool, plus ouvert, plus fou. Quand vous descendez l’escalier à la lumière des néons, votre regard embrasse tout le sous-sol, y compris ce local qui vous fait face et au centre duquel il y a une grande table encombrée d’outils. Des outils ornent aussi les murs, bien sûr. Il y a des poteaux à divers endroits, pour bien rappeler qu’on est dans un lieu fondateur. Tout ça fait un peu cliché, mais les clichés ont du bon, n’est-ce pas?
 Donc Anton bricole là. Ce que fabrique Anton fait peut-être la différence entre le fantasme et la réalité. Peut-être y-a-t-il là la preuve qu’il est bien ce qu’il prétend être. Ou peut-être pas, comment en être sûr, puisqu’il garde l’endroit secret ? Quand on se tient sur la dernière marche de l’escalier, n’osant aller plus loin, on peut voir Anton de dos, à travers la vitre, la tête penchée sur un mystérieux travail en cours. La lumière a beau être forte, on reste quand même ébloui par les éclairs. Anton porte ses lunettes de soudeur, on les aperçoit, à contre-jour, quand il se tourne pour attraper quelque chose. Il tient un pistolet à souder, à moins que ce ne soit un rayon laser. Il y a du bleu, du jaune, des éclats aveuglants qui obligent à plisser les yeux. Tout ça est à la fois intrigant et vaguement inquiétant. Sonia connaît bien cette situation, elle qui l’a expérimentée plusieurs fois ces dernières semaines. Aussi, comment le faire venir quand c’est l’heure ? Comment se faire entendre sans descendre là et l’interpeller ?
 Anton est sourd, sourd et aveugle. Il boulonne, déboulonne, agrafe et déshabille des instruments sophistiqués, réalise des opérations de chimie qui requièrent une précision mortelle. Que cherche-t-il ? Que fabrique-t-il ? Qui le saura quand, en vérité, le travail et l’isolement semblent un but et une fin en soi ?
 Anton, penché sur sa table, tout concentré qu’il est quand il l’entend l’appeler... Anton a beau ne pas répondre, il comprend bien Sonia. Il sait tout ce qu’elle n’est pas. Sonia n’est pas Sonja et aussi amère qu’en soit sa déception, Anton en train de souder à l’arc, perdu dans des éclairs bleus… Anton ne l’oublie pas. Sonia, rencontrée en boîte. Sonia, fille de marin. Sonia, sa femme, mammifère humain.
 Le métal crépite, les étoiles fusent et s’éteignent dans leur chute. Certaines laisseront des marques noires sur le sol de béton. Le regard fou caché par des cercles noirs, Anton travaille, façonne, crée. Qu’invente t-il ? De l’improbable, de l’impossible, du rêve ou du vrai : qui le saura ?

 Qui le saura ?


 (Anton Shaw, journal, SD160203)

Log 119


 Le siège d’Anton est recouvert d’une peau de bête tendue. La structure est légère, en bois, dans un style années 70. La table est un panneau de bois aggloméré posé sur des tréteaux. Une boule de verre colorée et lumineuse le nimbe d’une lueur violette en guise de décoration. Le reste de la pièce est meublé à l’avenant : des sièges en plastique transparent ou en grille de fer, un piano droit en bois brun d’Allemagne de l’est, des tableaux étranges et cauchemardesques, un coin cuisine aménagée au carrelage en damier blanc et vert …
 Anton a l’impression de tourner dans un film de Kubrick.
 Et pourtant, tout ça, rien que ça, est censé être la « réalité ».
 Hum hum …
 Anton se ressert un peu du liquide caramel-orangé qui reste dans la bouteille sur la table, le « bureau ». Il met dedans quelques cubes de glace. Oui, parce qu’on fait ça : on met des cubes de glace de 2 cm de coté dans un verre plein d’un liquide douteux. La glace émet des craquements en fondant. En attendant le résultat, on mange des trucs secs comme en l’occurrence, des tranches de pommes de terre frites, séchées et salées (cf. « chips »).
 Anton se demande comment et pourquoi on tranche des pommes de terre pour ensuite les jeter dans de l’huile. Il secoue son verre, ça fait tintinnabuler la glace, le bruit est apaisant.
 L’apaisement est la clé : la clé de la lampe violette, de la peau de bête, du piano, du fauteuil ancien, à ses côté, tendu de velours rouge aux motifs dorés.
 L’apaisement.
 Et tout ça est donc réel, supposément, bien sûr. Anton boit une gorgée. C’est froid et brûlant en même temps, salé et doux, doux et amer, amer et fondant. Le liquide trace un parcours de lave en fusion jusqu’à son ventre, s’y fait une place ronde et chaude, irradie son corps, l’anesthésie tout en nimbant ses pensées d’un tendre parfum de délire. Et tout ça est réel, plus réel que la navette, la boite à pharmacie Kwark, les cachets réglementaires, bien sûr.
 Réel ou pas, écran d’ordinateur ou tableau de bord, traitement de texte ou codes de commande, une chose reste, ne change pas, ne disparaît pas, l’apaisement.
 L’apaisement est la clé, ou sa quête. On se fixe un but, on est motivé, on est concentré, acteur, vivant, en scène et on l’atteint ou pas et alors on s’arrête, on fait le point, on se retrouve là d’où on est parti et on se détend, on se repose enfin.
 On s’apaise, dans l’étrange ou l’ordinaire, la réalité ou la fiction, on arrête là et on se rend, on meurt.

 On meurt quoi. Tout est là.


 (Anton Shaw, journal, SD160116)

Log 117

-Tonton c’est quoi un alpha-mâle ?
-Pardon ?
 Anton conduit nerveusement. Son regard dévie un instant vers le rétroviseur. Le petit garçon est  sagement assis sur la banquette arrière. Le fils des voisins, le petit François, a 6 ans. Il appelle Anton tonton d’une part parce que les Shaw et les Aguilera sont très bons amis, d’autre part parce qu’Anton a été la victime d’une blague récurrente de son pote Thierry. La blague n’est pas très sophistiquée, bien sûr.
-Tu as entendu ça où ?
 François reste bouche bée, c’est mignon. Il ne sait pas ou il a entendu ça. Peut-être dans la bouche de maman. Ou de Sonia. Sonia Shaw dit des trucs étranges parfois. Déjà, elle a des lectures étranges, comme Guillaume Dustan par exemple.
 Aujourd’hui, Anton emmène François à l’école. Maman est malade, papa est déjà au boulot. Anton est dispo et il est fiable. Anton est quelqu’un sur qui on peut compter. Et puis l’école est sur son chemin. Là-bas, à l’agence, il sera le premier arrivé. Il ouvrira la boite, il allumera la lumière, il lancera la journée, comme d’hab.
-Eh bien, heu … Anton donne un léger coup de volant et évite de peu le nid de poule. Route de merde, vivement que le tour de France y passe. Il en profite pour relancer, double le camion, reprend sa droite tandis que la voiture en face le frôle dans un souffle fantomatique. Il met le régulateur, histoire de se détendre.
-Un alpha-mâle, c’est un homme dominant.
-C’est quoi un nomedominant ?
 Un autre coup d’œil dans le rétro. Anton a envie de dire des conneries, mais bon, c’est un enfant. Il se retient.
-Tu sais, tu devrais poser la question à ta maman, je crois qu’elle sait mieux que moi.
-Ah bon tu sais pas toi ? Pourquoi tu sais pas ? T’en as jamais vu toi un nalfamal ?
 Un mec derrière commence à coller. Il trouve qu’Anton ne roule pas assez vite. Anton surveille ça dans son rétro. Il ne regarde plus François. Le type l’énerve, un jeune con au volant d’une merde. Genre, il faudrait qu’Anton accélère, qu’il fasse du champ. Bien sûr, tiens donc.
 Anton débranche le régulateur. Il ralentit.
-Sinon la maîtresse à l’école, elle est comment la maîtresse ? Elle est gentille ?
-Ah non elle est pas gentille. Je l’aime pas. Jel’aimepasjel’aimepasjel’aimepas.
 François fait la gueule, d’un coup. Avec son petit cartable à ses côté, avec ses petites chaussures et son gros manteau, il a l’air d’une sorte de caïd de cour d’école. Intrigué, Anton pousserait bien l’enquête, mais l’autre commence à faire des appels de phares. Putain, il klaxonne.
 Anton freine. Sa voiture s’arrête presque. Pas tout à fait, parce que c’est la route, on bloque pas la route.
 L’autre est fou de rage, derrière. Anton le voit bien, dans le rétro. Comme Anton avance au pas, bien décalé à gauche et qu’en fasse, ça roule, il ne peut pas doubler. Anton sympathise : c’est vrai que ça doit être chiant. Il met ses warnings. Il n’y a personne d’autre alors il s’arrête vraiment. Il ouvre sa portière et se redresse. La voiture fait ding ding ding. Il regarde bien le mec, derrière. Bien comme il faut.
 L’autre hurle un truc, fait un geste insultant puis il s’arrête. Il ne bouge plus. Il s’est calmé. Anton attend encore, pour être bien sûr, mais non, plus rien, l’orage est passé. Alors il se rassoit, redémarre, roule. Derrière, l’autre reste à distance.
-Tonton pourquoi tu t’es arrêté ?
-François, ça suffit avec tonton. C’est pas mon nom tonton. Dis mon nom.
 François hésite. Il voit bien que tonton rigole plus. Il l’aime bien tonton, alors il fait un effort. Même s’il aime faire comme papa, parce que papa c’est le plus fort, là, il arrête. Il sent bien que des fois, faut juste arrêter.
-ANTON, prononce-t-il, avec le TONNE à la fin. Bien comme il faut.


 (Anton Shaw, journal, SD160113)